Aux Petits Plaisirs, on trouve des textes très divers (nouvelles, chansons, histoires et historiques, souvenirs, réflexions, textes de spectacles, etc.), écrits dans des circonstances tout aussi diverses, et des photos prises ici et là. Et parfois ailleurs. Mes réflexions socio-politiques sont sur moeursethumeurs.blogspot.fr © Michel Guilbert
dimanche 26 juillet 2009
Des hommes pétrifiés
A Rothéneuf, dans les Côtes d'Armor, non loin de Saint-Malo, l'abbé Fouré a sculpté, de 1870 jusqu'au début du XXe siècle, près de trois cents personnages dans le granit.
mercredi 19 juillet 2006
Est-ce que c'est une vie?
Texte écrit, dit (et un peu chanté) à l'occasion de la soirée cabaret organisée en ouverture de l'Artifoire de Hollain 2006, soirée sur le thème de la frontière qui avait pour titre: "Avez-vous quelque chose à déclarer?".
A Roman.
Partir
Partir
Partir
Partir
Partir
C'était son obsession depuis des mois
Est-ce qu'on est un homme?
Est-ce que c'est une vie?
De ne pas avoir de travail?
Est-ce qu'on est un homme quand on ne peut pas voter pour qui on veut?
Est-ce que c'est une vie de voir ses amis de vingt ans emportés par le cancer?
Est-ce que c'est une vie de ne pas pouvoir manger les légumes de son jardin?
Il se souvenait de cette chanson qu'Irina chantait en boucle:
On choisit pas ses parents, on choisit pas sa famille
On choisit pas non plus les trottoirs de Manille
De Paris ou d'Alger
Pour apprendre à marcher
Etre né quelque part
Etre né quelque part
Pour celui qui est né
C'est toujours un hasard (1)
Irina étudiait le français, elle lui avait traduit la chanson
Il l'avait dans la tête quand il avait embarqué dans la camionnette
De nuit. Avec sept autres personnes.
Pour un voyage qui devait durer quatre jours
Et coûter les économies de quarante ans de vie de ses parents
Il avait fait sa demande de réfugié
Mais il avait dû reconnaître qu'il n'était pas persécuté pour ses idées
Il n'avait jamais pu les exprimer
Il n'était pas persécuté pour sa religion
Il n'en avait pas, s'en était toujours méfié
Il n'était pas persécuté pour sa nationalité
Tout le monde là-bas vivait comme lui
Dans l'attente d'un avenir meilleur
On lui avait répondu
On ne peut pas accueillir toute la misère du monde
Il s'était retourné sans comprendre
C'était bien à lui qu'on s'adressait
Il n'était pas toute la misère du monde, avait-il dit
Juste un homme qui veut se construire une vie qui ressemble à une vie
Est-ce qu'on est un homme?
Est-ce que c'est une vie?
De se voir embarqué menottes au poing
Pour un retour à la maison
Dans un pays où c'est pas une vie?
Dans un pays où on n'est pas un homme?
Est-ce qu'on est un homme?
Est-ce que c'est une vie?
De naître du mauvais côté de la frontière?
Est-ce
Que les gens naissent
Egaux en droits
A l'endroit
Où ils naissent
Est-ce
Que les gens naissent
Pareils ou pas? (1)
(1) extraits de "Né quelque part", Maxime Leforestier.
A Roman.
Partir
Partir
Partir
Partir
Partir
C'était son obsession depuis des mois
Est-ce qu'on est un homme?
Est-ce que c'est une vie?
De ne pas avoir de travail?
Est-ce qu'on est un homme quand on ne peut pas voter pour qui on veut?
Est-ce que c'est une vie de voir ses amis de vingt ans emportés par le cancer?
Est-ce que c'est une vie de ne pas pouvoir manger les légumes de son jardin?
Il se souvenait de cette chanson qu'Irina chantait en boucle:
On choisit pas ses parents, on choisit pas sa famille
On choisit pas non plus les trottoirs de Manille
De Paris ou d'Alger
Pour apprendre à marcher
Etre né quelque part
Etre né quelque part
Pour celui qui est né
C'est toujours un hasard (1)
Irina étudiait le français, elle lui avait traduit la chanson
Il l'avait dans la tête quand il avait embarqué dans la camionnette
De nuit. Avec sept autres personnes.
Pour un voyage qui devait durer quatre jours
Et coûter les économies de quarante ans de vie de ses parents
Il avait fait sa demande de réfugié
Mais il avait dû reconnaître qu'il n'était pas persécuté pour ses idées
Il n'avait jamais pu les exprimer
Il n'était pas persécuté pour sa religion
Il n'en avait pas, s'en était toujours méfié
Il n'était pas persécuté pour sa nationalité
Tout le monde là-bas vivait comme lui
Dans l'attente d'un avenir meilleur
On lui avait répondu
On ne peut pas accueillir toute la misère du monde
Il s'était retourné sans comprendre
C'était bien à lui qu'on s'adressait
Il n'était pas toute la misère du monde, avait-il dit
Juste un homme qui veut se construire une vie qui ressemble à une vie
Est-ce qu'on est un homme?
Est-ce que c'est une vie?
De se voir embarqué menottes au poing
Pour un retour à la maison
Dans un pays où c'est pas une vie?
Dans un pays où on n'est pas un homme?
Est-ce qu'on est un homme?
Est-ce que c'est une vie?
De naître du mauvais côté de la frontière?
Est-ce
Que les gens naissent
Egaux en droits
A l'endroit
Où ils naissent
Est-ce
Que les gens naissent
Pareils ou pas? (1)
(1) extraits de "Né quelque part", Maxime Leforestier.
dimanche 2 juillet 2006
Le Déjeuner sur l'herbe
Grâce au Parc naturel des Plaines de l'Escaut, à son directeur Reinold Leplat, aux Centres culturels d'Antoing, Belœil et Péruwelz et à d'autres partenaires, j'ai pu concrétiser un vieux projet: celui du Déjeuner sur l'herbe. Des artisans et des artistes vivant et/ou travaillant sur le territoire du Parc sont venus faire goûter leurs productions à quelque 150 "pique-niqueurs": bières, fromages, charcuteries et yaourts, contes, musiques, peintures et gravures... De quoi ouvrir les appétits. La première édition a eu lieu à Bonsecours, à côté de la Maison du Parc, le 2 juillet 2006, à l'occasion des dix ans du Parc naturel (photos ci-dessous). Une deuxième édition eut lieu en 2007 à la Pommeraie à Quevaucamps, dans le cadre du Parc naturel transfrontalier du Hainaut (qui réunit le Parc naturel régional Scarpe-Escaut et le Parc naturel des Plaines de l'Escaut).
photos: © Bruno Bosilo
samedi 10 septembre 2005
Le Garçon et l'Aveugle
Lisant un jour un ouvrage sur l'histoire du Moyen-Age, je découvre que le plus ancien texte théâtral en français (en picard, plus précisément) date de la seconde moitié du XIIIe siècle et est une farce originaire de Tournai. Le Garçon et l'Aveugle est "une véritable pièce, interprétée par deux jongleurs, sans doute à l'origine une parade de foire, mimant une scène de rue, une scène de la vie quotidienne, et que l'on intégra par la suite à des mystères", écrit Jean Dufournet qui a présenté en une version bilingue le texte de cette farce (1).
J'ai proposé à mon ami Yves Coumans, directeur artistique de la compagie Les Passeurs de Rêves (https://www.passeursdereves.be/fr/) de monter ce texte et de le présenter à Tournai. Je l'ai joué avec le jeune et talentueux comédien Thomas Coumans, dans une mise en scène d'Yves. Nous l'avons créé, avec l'aide précieuse du Foyer socioculturel d'Antoing, lors des Journées du Patrimoine de septembre 2005. Nous avons eu l'occasion ensuite de le jouer au pied du beffroi aux Euromédiévales de Tournai, aux Rencontres des Arts de la rue à Bruxelles et dans plusieurs écoles.
(1) "Le Garçon et l'Aveugle, jeu du XIIIe siècle", éd. Honoré Champion, Paris, 1989.
« Les
interprètes sont Michel Guilbert et Thomas Coumans. Ils mettent dans cet
anonyme scénario rudimentaire une énergie corporelle et vocale qui emporte
l’adhésion. (…) Ils se donnent à fond pour retrouver la gouaille d’autrefois, y
glissant le sel de quelques anachronismes en allusion à notre époque. »
Michel Voiturier, le Courrier de
l’Escaut – septembre 2005
« Une farce
tonique et turbulente (…) Le spectacle fait la part belle aux visages de la
farce, privilégiant la truculence du langage et celle de la gestuelle. La
misère et l’urgence virevoltent au vif d’une immoralité saisie en noir et
blanc. La palette surgit d’un aujourd’hui fustigé et colorié par les imagiers
« Passeurs de Rêves ».
Françoise Lison, le Courrier de l’Escaut – septembre 2006
Françoise Lison, le Courrier de l’Escaut – septembre 2006
J'en profite pour citer ce texte écrit (en mai 2011) pour répondre à la demande de Pierre Dailly, qu'il avait adressée à quelques comédiens amateurs et professionnels de son entourage: que représente pour vous le théâtre?, nous avait-il demandé.
Comme tout enfant,
j’ai joué à mille jeux. Mais le jeu qui n’a jamais cessé, c’est celui du
théâtre. Avec un père et un grand-père comédiens amateurs, je me suis, comme
mes frères et sœurs, très tôt retrouvé « sur les planches », comme
ils disaient. Pour participer à la « revue » annuelle de la paroisse,
pour interpréter une version scénique d’un spectacle du « Théâtre des
Poriginelles », pour jouer des entrées clownesques et des sketchs. Parmi
ceux-ci, « Les Deux orphelines » que j’ai souvent interprété, notamment en
classes de neige en Suisse, représentant seul mon école devant six cents autres
enfants.
Plus tard, il y eut
des spectacles de clown, des formations, des ateliers, des projets avortés
aussi, la participation à des spectacles aux formes très diverses.
Et aussi des chocs.
Au début des années ’70, j’ai vu « Mistero Buffo » de Dario Fo, par
la Nouvelle Scène Internationale à la Halle aux Draps à Tournai, présenté par la Maison de la Culture. Le théâtre
pouvait donc être politique, critiquer de manière drôle et acerbe la religion
et le pouvoir. En mêlant textes, mime, chant, jeu du corps, sans décor et avec
un minimum de moyens. Je me souviens avoir applaudi debout. Il y eut aussi « L’âge
d’or » du Théâtre du Soleil qui dénonçait le sort des travailleurs
immigrés. Le théâtre n’était donc pas que vaudevilles et comédies légères, pas
que celui d' Au théâtre ce soir ou
des Galas Karsenty-Herbert que j’allais parfois voir avec mes parents. Le
théâtre pouvait donc nous coller à notre siège, nous parler de nous, nous
secouer, nous mettre en mouvement. Tout récemment, je pense à « Bloody
Niggers » de Dorcy Rugamba et Jacques Delcuvellerie.
Je n’ai jamais été
un fan de cinéma, ni de télévision. J’ai pratiqué un tout petit peu le premier,
beaucoup la seconde, sans y prendre autant de plaisir qu’au théâtre, où on ne
triche pas, où le jeu est clair. Même
si ce que je préfère, c’est laisser planer le doute, jouer avec les
spectateurs, les amener à s’interroger : suis-je dans une fiction ou dans
la réalité ? Quand mon jeune partenaire Thomas Coumans venait mendier
auprès de spectateurs au début de la représentation de la farce du XIIIe siècle
« Le Garçon et l’Aveugle », certains d’entre eux s’éloignaient, mal à
l’aise, ne sachant si le jeune mendiant était vrai ou non. Donneraient-ils de l’argent
à un faux plus facilement qu’à un vrai ?
« Elise et
nous », que j’ai écrit suite à mon expérience parlementaire et que je joue
avec la Compagnie du Tocsin (de l’Intox ?), est sous-titré « faux
candidats, vrais discours ». Le théâtre est dans la vie, il suffit d’être
attentif. D’où le trouble de certains spectateurs qui oublient le jeu et les
comédiens et croient être face à de vrais candidats aux élections. Et qui dès lors
se manifestent, s’énervent, se lèvent, prennent part au débat.
Ce que j’aime dans
le théâtre, c’est sa proximité avec la réalité. Quand jouer nous aide à être.
vendredi 1 avril 2005
Le conte du comte qui faisait ses comptes
Emile Crublight (que je connais bien) a écrit ce conte dans le cadre du combat mené contre le projet de "Centre européen des sports de glisse", le délirant projet que le prince de Ligne entendait créer sur ses terres. Il a été publié sur le site de la CIAO, le collectif que nous avons été nombreux à créer et à faire vivre pour empêcher, au début des années 2000, ce projet des années '60 de voir le jour.
Le Conte du comte qui faisait ses comptes
ou
Fantasia chez les ploucs
Une histoire politiquement incorrecte
Il était une fois un comte qui possédait un beau château avec
d’immenses terrains.
Mais l’entretien de ce château lui coûtait cher. Très cher !
Et ses terres ne lui rapportaient pas grand-chose. Au point que le pauvre comte
se trouvait fort dépourvu certains jours et rencontrait quelques difficultés
vers le vingt de chaque mois pour partir en vacances, pour aller chasser dans
les Vosges sur les six cents hectares de terres de sa vieille tante ou pour
changer de carrosse tout-terrain.
Un beau jour, alors qu’au haut du donjon il devisait avec un
de ses amis parisiens qui était venu lui rendre une visite de courtoisie,
celui-ci, s’extasiant devant l’étendue de ses terres, lui fit une
suggestion :
- « Pourquoi, monseigneur, (le comte aimait qu’on lui
donnât du monseigneur en lui serrant la
pince), pourquoi ne transformerais-tu pas ces espaces inutiles en un parc
sportif où l’on pourrait pratiquer des activités qui tendent à
disparaître ? »
« Qu’entendez-vous par là, cher ami ? », lui
demanda le prince, insistant sur le vouvoiement, car il ne voulait pas laisser
croire à son interlocuteur, tout ami et parisien qu’il fût, qu’ils avaient
gardé les oies ensemble.
- « A cause du réchauffement climatique, les stations de
sports d’hiver connaissent et vont connaître de plus en plus de problèmes
d’enneigement. Dès lors, les skieurs vont devoir se rabattre sur la neige
artificielle. Le ski en boîte, voilà l’avenir !
- Diantre ! Voilà une idée qui me botte, dit le comte en
donnant un coup de cravache sur la sienne. Mais qui donc pourrait imaginer un
tel projet, aussi en avance sur son temps ?
- Eh bien, j’ai une amie très chère, architecte dans le
civil, Jeanne Carrefour, qui a déjà travaillé à la réalisation d’un parc
d’attraction en Denvée, le pays de votre collègue, le comte de Liviers. Le parc
s’appelle le Fuy du Pou et présente chaque soir un spectacle qui réhabilite la
noblesse. Les manants – qui paient très cher leur entrée - se bousculent pour
applaudir l’ancien régime.
*
* * *
Aussi loin que porte la vue du haut de l’échauguette
s’étendrait ce centre où glisseurs et promeneurs, pêcheurs et patineurs,
rafteurs et skieurs se croiseraient en un ballet béjartien. Durant la journée,
les épouses de ces sportifs en chambre, après le canotage, feraient du shopping
entre copingues (parce que ça rime et ça rame, comme tartine et boterham). Et
le soir, tous ensemble, ils reprendraient des forces dans les innombrables
snacks et restaurants du centre, avant d’aller dormir, qui à l’hôtel de luxe,
qui dans son bungalow (chacun selon ses moyens et les vaches seront bien
gardées).
Le projet plut au comte qui, aussitôt, convoqua au château le
gouvernement régional. Des ministres accoururent aussitôt plier le genou face
au comte et à son plan d’enfer et s’extasier devant ce beau projet
« novateur, unique en Europe et dans le monde, pôle d’attraction de choix qui présente
l’avantage de s’ancrer dans un site naturel de plus de trois cents
hectares et qui sera réalisé dans une démarche de haute qualité
environnementale ». Bref, les ministres furent d’emblée conquis.
- Ils sont venus, ils ont vu, j’ai vaincu, dit le comte en
fermant la porte après le départ du dernier d’entre eux qui avait tenu à
terminer cette bouteille de whisky de trente ans d’âge.
*
* * *
- Envoyez encore deux ou trois faisans, dit le ministre. Un
grand bruit d’ailes se fit entendre et deux faisans affolés furent jetés à
quelques jets de pierre du fusil du ministre de l’agriculture qui n’en fit que
du pâté.
- A propos, Comte, tu es libre dimanche prochain, demanda le
ministre Joseph Decôté ? Parce que mon frère Jean-Maurice aimerait venir
chasser avec quelques amis.
- Avec plaisir, dimanche, je reçois le maire et son épouse.
Plus on est de fous… Mais dites-moi, Monsieur le Ministre, pour mon projet… ne
trouvez-vous pas que la procédure est bien lente ?
- Chaque chose en son temps, mon cher ami ! Nous sommes
obligés de faire les choses dans les règles ; l’étude d’incidences sur
l‘environnement est en cours.
- Diantre ! Que tout cela est compliqué de nos jours.
Autrefois, mon père et mon grand-père décidaient seuls et les édiles
exécutaient.
- O tempora ô mores, répondit le ministre (qui ne connaissait
que deux phrases en latin ; l’autre étant « in vino veritas »).
*
* * *
- Qu’est-ce que c’est que ces manants qui critiquent mon beau
projet ? Mais à quoi servez-vous, maïeur ? Mettez un peu d’ordre dans
votre commune ! Si cela continue, on les verra bientôt manifester aux
grilles du château ! Il est pas beau mon projet ?
- Si si, monseigneur ! Il est magnifique ! Mais le
droit d’expression est un… droit, comme son nom l’indique. Et je ne peux pas
empêcher ces rustres de dire ce qu’ils pensent.
- A vous de dire tout le bien que vous pensez de mon
projet !
- Je ne cesse de le faire, Monseigneur. Mais les conditions
sont difficiles ; après la projection du film « Une vérité qui
démange », j’ai été interpellé par des spectateurs et croyez bien que j’ai
dit tout le bien que je pense de votre projet. Le problème, c’est que le Parc
Naturel a rendu un avis négatif. Le
Conseil régional du Port Cas de Nalais vient de faire de même et maintenant la
CRAT a également rendu un avis défavorable !
- La CRAT, voilà ce qui vous démange ! Ca vous
chatouille ou ça vous cratouille ? Mais qu’est-ce que c’est encore que ces
gens qui n’ont rien compris ? Et puis de quoi se mêlent ces républicains
de français ? Nous vivons dans un royaume, que je sache !
Franchement, je ne comprends pas : je propose un magnifique projet, tous
mes conseillers me le disent, l’agence Carrefour a quand même des références,
le Gouvernement régional ne tarit pas d’éloges. Ce centre va créer 400 emplois !
Ca ne suffit pas à convaincre ? Eh bien, ce sera 800 ! Ca vous va,
ça ?
*
* * *
Les mois passèrent et voilà qu’un beau matin, le comte reçut
une lettre de guides touristiques demandant à être reçues. Elles avaient fait
une découverte importante et souhaitaient en informer le comte. Elles étaient
deux et expliquèrent au comte que, nettoyant un escalier conduisant à un
souterrain bouché depuis des lustres, elles y avaient trouvé, enfouies sous
terre, vingt-cinq pièces d’or datant du début du XXe siècle et valant chacune
un peu plus de cinq cents euros.
- Voilà qui tombe à pic, dit le comte, ma toiture a justement
besoin d’être rénovée. Je vous remercie vivement de cet argent, mais je saurai
me montrer bon prince et vous aurez droit à une pièce chacune !
- C’est que, Monseigneur, la loi dit qu’en cas de découverte
d’un trésor, la moitié va aux découvreurs et l’autre moitié au propriétaire des
lieux…
- Ahahahahahahahaha !, s’esclaffa le comte, la
loi ! Mais c’est sur mes terres que se trouvait ce trésor, pas sur un
terrain public ! Je n’ai pas à observer une loi qui ne me concerne
nullement. Combien étiez-vous lors de la découverte ? Cinq ? Eh bien,
je vous laisse cinq pièces. Ah ! Vraiment, je suis trop bon, je m’étonne
moi-même ! Et puis de toute façon, ce ne sont que des vieilleries !
Qu’avez-vous à faire de ces
pièces !
- Mais, Monseigneur, la loi…
- La loi, ici, c’est moi ! Et si vous continuez comme
cela, vous ne serez plus guide touristique, puisqu’il n’y aura plus de visite
de MON château. Plus de visite, plus de guide et plus d’office du tourisme.
Allez, par ici la monnaie, sinon on ferme !
Et les guides s’exécutèrent…
*
* * *
Pendant ce temps, se réunissait le Conseil de Recherche de la
Lawonie des Neiges éternelles. Le président Freddy Debutte avait invité les
promoteurs à présenter leur projet, mais
avait aussi souhaité entendre l’avis des maires concernés, du Parc Naturel des
Plateaux de l’Urgo, de Trans-Environnement Lawonie et de la Convention
Interrégionale des Ardennes Occiputales, un ramassis de riverains râleurs,
d’écologistes mal rasés et de naturalistes chauves.
L’architecte Jeanne Carrefour présenta donc son « projet
de haute qualité environnementale, un lieu fédérateur de vie qui,
affirma-t-elle, respectera les normes Kyoto ». Mais qui,
surtout, « répond aux besoins des consommateurs d’aujourd’hui ». L’investissement n’y est plus de
290 millions d’euros, mais s’élève à une fourchette de 420 à 450 millions €. Ce qui n’est pas,
convenons-en, une bagatalle. La superficie diminue grandement et passe de 350
hectares à seulement 218 ! Autant dire un mouchoir de poche ! Le
nombre annuel de visiteurs, quant à lui, ne serait plus de trois millions, ni
même d’un million, mais de 670.000 à
850.000, avec une capacité maximale de 6000 visiteurs par jour. Pour les
amener au centre, 1542 véhicules suffiraient. Un chiffre négligeable par
rapport aux véhicules qui circulent sur les routes ! Quant aux emplois
créés, ils ne seront plus 400 mais 800 ! Oh lalala ! Oh lalala !
C’est magnifique !
Dans le centre, les consommateurs pourront profiter d’un parc
aquatique avec verrière, d’une vague de surf, d’un jardin exotique, de
multiples restaurants, de deux pistes de ski de 200 mètres à partir d’une tour
de 67 m de haut sur une neige poudreuse à + 1°C, d’un anneau de vitesse entouré
d’une piste de ski de fond., d’une patinoire pour le hockey et des spectacles
Holiday on Ice, de pistes de skate, d’un hôtel de 110 chambres, de 850 maisons
et cottages, d’une salle de congrès, d’une extension du musée des sports
olympiques de Lausanne, de magasins d’alimentation et d’équipements sportifs, de terrains de tennis, d’étangs de
pêche, de circuits de promenade, d’étangs pour le ski nautique, d’une installation
de vol libre...
Bref, du jamais vu, la grande classe et deux idées
maîtresses : « profiter de la nature et procurer du rêve et de
l’émotion » !
Seul petit bémol, concède Jeanne Carrefour : l’émission de CO2, de l’ordre de douze mille
tonnes par an, est « importante et
préoccupante ». Mais évidemment, dit-elle, « si on ne fait rien, on
n’aura pas d’émission de CO2 ». Et puis, s’empresse-t-elle d’ajouter, les
enfants pourront manger bio et auront « des indications sur la
consommation de CO2 générée par les fraises qu’ils mangeront ». Alors, les
petits Lawons, qu’en dites-vous ? Ca en jette, non ?
Les maires eurent ensuite la parole. Le premier, Borain Desbois (celui qui prend aux pauvres leur argent pour le donner aux riches),
affirma sa volonté de voir le projet se
développer, mais insista sur la préservation du patrimoine naturel et de la
qualité de vie des citoyens et demanda que « les villages ne soient pas
trop perturbés, si ça ne vous dérange pas, bien sûr ».
Le deuxième, Paul Waicquoi, se plaignit de l’évolution
anarchique du dossier, du manque d’information sur les investisseurs et de
l’opacité dans la communication. Mais il dit rester « personnellement positif pour le
projet », tout en souhaitant qu’il n’y ait qu’un seul accès et que les
produits financiers publics soient
redistribués pour compenser les nuisances.
Le troisième, Eldan Estbar, également président du Parc
Naturel, souligna que dans ce projet colossal, « les zones de loisirs
affecteront des biotopes d’intérêt européen ». Il exprima son scepticisme
sur l’impact local en matière d’emploi.
Se suivirent ensuite les représentants du Parc Naturel des
Plateaux de l’Urgo, de Trans-Environnement Lawonie et de la Convention
Interrégionale des Ardennes Occiputales. Ils s’attaquèrent au projet, sans
pitié aucune, dénonçant pêle-mêle, le gaspillage d’espace naturel, d’eau et
d’énergie, l’artificialisation de la zone, les coupures écologiques, les
contradictions avec les engagements européens, les contresens scientifiques, la
surexploitation de la nappe, le caractère déjà obsolète de ce projet, le
décalage par rapport au vécu de la population. Ils affirmèrent, sans rire, que
ce projet était en opposition avec une politique de tourisme de proximité et
avec le développement rural. Ils rappelèrent tous ces grands projets mégalo qui allaient
révolutionner leur région et qui ne se sont jamais concrétisés. Ils évoquèrent
aussi ceux qui furent des échecs et qui sont aujourd’hui d’énormes friches
industrielles. Ils insistèrent sur la nécessité de développer une politique de
développement durable (et pas seulement de lièvre !).
Enfin, des économistes membres du Conseil de Recherche de la
Lawonie des Neiges éternelles affirmèrent leur scepticisme sur les chiffres
avancés et leurs doutes sur la rentabilité de ce projet.
La pauvre Jeanne Carrefour fut très désappointée par ces
critiques qu’elle considérait comme très injustes. Surtout qu’elle avait montré
de très beaux dessins pour illustrer son projet !
« S’il y a bien quelqu’un qui fait du développement
durable, c’est moi, affirma-t-elle, la main sur le coeur. C’est bien simple,
même la nuit, je rêve de développement durable. Dans mes rêves, je vois pousser
les arbres. D’ailleurs, nous allons améliorer la forêt, la restaurer telle
qu’elle existait avant 1914. Les promeneurs pourront ainsi découvrir une nature
plus naturelle qu’avant et s’y promener pour 35 € seulement par personne. Elle
est pas belle la vie ? »
Madame Carrefour serait donc à la nature ce que Dash est à la
lessive. Mais les riverains n’en crurent pas un mot et préférèrent garder leur
bonne vieille nature plutôt que la nature en boîte qu’elle essayait de leur
vendre. Ils protestèrent, rouspétèrent, tempêtèrent, déblatérèrent,
pétitionnèrent, ils ameutèrent la presse, les scientifiques, les politiques…
*
* * *
L’architecte, elle, se réfugia chez le comte pour lui faire
part de sa déconvenue. Décidément, il ne semblait pas possible de faire le
bonheur des gens contre leur gré. Afin de revoir leur stratégie, tous deux
décidèrent de se mettre au vert, ou plutôt au bleu, en embarquant sur un petit
yacht qui jeta l’ancre au milieu du Grand Large, un week-end durant. Et là,
quelle ne fut pas leur surprise, alors qu’ils sirotaient tranquillement une
coupe de champagne en réfléchissant à leur nouvelle campagne, quelle ne fut leur
surprise donc de s’entendre héler par les occupants d’un petit dériveur :
« Hello !, nous dérivons ! Vous savez ce que c’est ! »
C’était les maires de Lawonie des Neiges éternelles qui -
voyez ce que c’est que le hasard quand même ! - avaient justement décidé
de se réunir pour imaginer une coupole sportive pour leur région.
- « Une coupole,
bon sang, mais c’est bien sûr !, dit le comte en se frappant le front du
plat de la main, voilà une bonne idée. Plutôt que de restaurer ma toiture telle
qu’elle était, je vais la transformer en coupole, à l’instar de la basilique
St-Pire ou de l’Institut de Rance. Les touristes viendront par milliers
l’admirer. Versailles n’a qu’à bien se tenir ! Je veux voir toutes les
coupoles du monde. J’aurai la plus belle ! »
Ce nouveau projet lui fit aussitôt oublier l’ancien.
Le comte et Dame Carrefour, tant qu’à faire d’être sur le
Large, le prirent. Grâce à l’argent du trésor, le comte put emmener en bateau
l’architecte (à défaut des riverains). Les flots bleus les emportèrent sur la
Seine, sur le Tibre et l’Euphrate. Ils voulurent gagner l’Inde pour visiter le
Taj Mahal, mais, chemin faisant, ils découvrirent une île déserte dont le nom
les séduisit : l’île de Blanche Neige. Ils s’y installèrent, y vécurent
heureux et eurent beaucoup de petits bungalows.
*
* * *
Moralité : Chassez le naturel, il revient au
bungalow !
Emile Crublight
Note : Toute ressemblance avec des situations, des
personnes et des organismes existants n’est peut-être pas totalement fortuite.
Mais allez démêler le vrai du faux dans des projets comme ceux-là où la réalité
dépasse souvent l’affliction…
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